15 décembre 2007
Interview d'Alain Badiou au Nouvel'Obs
Alain Badiou
Né en 1937, Alain Badiou est l'un
des plus grands noms de la philosophie mondiale. Enseignant à l'ENS de
la rue d'Ulm, il est l'auteur de classiques comme «Théorie du sujet» ou
«l'Etre et l'Evénement».
Nouvel
Observateur. - Vous allez jusqu'à opérer une analogie entre sarkozysme
et pétainisme. Qu'est-ce qui permet, selon vous, ce rapprochement
historique pour le moins audacieux ?
A.
Badiou. - Il n'y a pas de ressemblance au sens strict, mais un esprit
commun. J'appelle «pétainisme» une forme particulière de la réaction
française, qui existe au fond depuis 1815. Premier trait : présenter une politique capitularde comme une régénération nationale.
La «rupture», c'est quoi ? Le démantèlement des acquis sociaux, le fait
que les riches paient moins d'impôts, qu'on privatise de façon rampante
l'université, qu'on donne les coudées franches aux affairistes. Cette façon de déguiser une soumission au capitalisme mondialisé en révolution nationale relève en soi du «pétainisme»,
au sens formel. Deuxième trait : une répression administrative très
dure, visant des groupes tenus pour étrangers à la société «normale».
Il ne faut tout de même pas oublier que la dernière élection s'est
gagnée sur la capacité à capter les électeurs du FN. Créer des
suspects, les Africains, ou les musulmans, ou les jeunes des banlieues,
figures nébuleuses à réprimer et à surveiller, est une activité
essentielle du nouveau pouvoir, loin d'être seulement son ornement
extérieur.
N. O. - Vous
évoquez aussi un retour à l'esprit du XIX«siècle, décrivant des
capitalistes décomplexés, animés par l'idée que les pauvres sont des
paresseux, les Africains, des arriérés....
A..
Badiou. - Il s'agit d'un phénomène mondial, pas simplement français..
La cause majeure, c'est bien sûr l'effondrement provisoire de
l'hypothèse communiste. Tant que celle-ci vivait, les dominants étaient
obligés de négocier âprement leur pouvoir, parce qu'une autre voie
existait, et qu'une conviction populaire et intellectuelle la soutenait
massivement. Maintenant, la bourgeoisie est dans le lâche soulagement :
l'«idée» est discréditée, les Etats communistes sont eux-mêmes devenus
capitalistes. Le capitalisme peut à nouveau se présenter comme la
solution indépassable, et l'argent être réintroduit comme valeur. Sarkozy est l'homme de tout
ça. L'«homme de la situation». Au fond, c'est le premier vrai poststalinien français. (Rires.)
N.
O. - Autre marqueur idéologique du sarkozysme : le ralliement à un
système américain pourtant lui-même largement décomposé... Comment
l'interprétez-vous ?
A.
Badiou. - Je pense qu'il était extrêmement important pour Sarkozy de
montrer rapidement que le gaullisme était mort. D'où son positionnement
rapide en chouchou de Bush. Mes amis américains sont horrifiés, à vrai
dire. La France reste un mythe là-bas. Ce que vous ne comprenez pas,
leur dis-je, c'est à quel point la France est profondément réactionnaire en ses tréfonds. Le Front populaire a tout de même débouché sur Pétain. Mai-68, sur une Chambre des Députés bleu horizon. Si vous la prenez dans sa masse, elle est assez horrible, la France. Attention, c'est un patriote français qui dit ça. Quelqu'un de très attaché a ce
pays.
N. O. - C'est-à-dire ?
A.
Badiou. - Deux choses m'y rattachent profondément. La grande tradition
du rationalisme français bien sûr, de Descartes à Lacan, en passant par
les Lumières.. Et puis, une poignée de gens, dont la Résistance offre
l'image absolue. Au bout du compte, la France a toujours été sauvée par les acrobaties d'un tout petit nombre. C'est sur celui-ci qu'on doit continuer à miser.
Commentaires
Ah enfin...
Soyons ce petit nombre, créons les conditions propices à notre victoire, en un mot structurons nous!
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